Droits fondamentaux et écologie

Quel est le lien entre écologie et droits de l’Homme ? En postulant que les sociétés industrielles bafouent les droits fondamentaux des citoyens, Ulrich Beck a contribué à construire la pensée écologique qui s’est développée en Europe depuis les années 1980. Parce que sa thèse est aujourd’hui incontournable, voici un résumé de l’une des publications de Beck parue en 2001, La politique dans la société du risque.

Penser l’écologie politique du XXIème siècle

Sociologue allemand, Ulrich Beck est né en 1944 à Stolp, en Pologne, et est mort en 2015 à Berlin. Professeur à l’Université de Munich, il écrit en 1986 son ouvrage majeur, La société du risque : Sur la voie d’une autre modernité. Publié peu de temps après la catastrophe de Tchernobyl, cet ouvrage pionnier a connu un réel succès en Allemagne et a initié de profondes réflexions au sein des mouvements écologistes européens. À travers la notion de « société du risque », Beck propose une critique de la modernisation et des sociétés industrielles qu’il lie à la crise écologique actuelle. Pour lui, la production sociale des richesses est inséparable de la production sociale des risques. Le sociologue parle à cet égard d’une rupture à l’intérieur de la modernité car cette dernière a engendré de nombreux maux et dérives que nous ne contrôlons pas.

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Les risques à l’ère de la société industrielle

Dans un texte publié en 2001 intitulé La politique dans la société du risqueBeck met en parallèle les notions de risque, de démocratie et d’écologie. Il construit sa réflexion à partir d’un constat : les dangers de destruction induits par la société industrielle sont à la fois normalisés et en progression permanente. Notre aveuglement face aux dangers industriels empêche la pensée écologique de progresser et constitue une entrave à la démocratie.

Pour Beck, la société industrielle est réflexive, c’est à dire qu’elle devient un problème pour elle-même. C’est ce qu’il conceptualise derrière la notion de risque. Contrairement aux dangers, les risques sont identifiés, construits et définis lorsque la société se confronte avec son propre potentiel d’auto-destruction.

« La société du risque désigne une époque dans laquelle les aspects négatifs du progrès déterminent de plus en plus la nature des controverses qui animent la société. » 

Aussi, aujourd’hui, les risques : ne sont pas limités dans le temps, ni dans l’espace, ni sur le plan social, ne sont imputables à personne et ne peuvent faire l’objet d’aucune compensation pour les citoyens.

Poser politiquement la question écologique 

Un processus de refoulement des risques majeurs domine la scène politique. Nous faisons non seulement face à une crise écologique, mais également à une crise profonde des institutions de la société industrielle. Pour Beck, la question de l’écologie est aussi celle de la violation des droits fondamentaux qui est, d’une certaine manière, légitimée par les systèmes politiques. Les effets à court terme de cette crise sont camouflés par la richesse des pays dans lesquels nous évoluons, mais les effets à long terme fragilisent profondément la société. La question écologique doit donc être posée sur le plan institutionnel de façon urgente.

« Le conflit industriel qui opposait le capital au travail avait un enjeu positif : des profits, de la prospérité, des biens. Le conflit écologique a un enjeu négatif : des destructions, des menaces, des maux. Nous dirons qu’il correspond à un jeu négatif à somme nulle de nuisances collectives – un jeu qui se retourne contre les joueurs ». 

Tout peut être entraîné dans le conflit écologique qui revêt un universalisme certain. La ligne de démarcation des conflits ne passe plus seulement entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Le pour se divise plutôt en deux pôles : celui du camouflage et du maquillage des risques, et celui de ceux qui souhaitent éviter les conséquences des problèmes écologiques avant même leur apparition.

Comment une politique écologique pourrait-elle s’imposer ?

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« De la même manière que s’est posée au XIXème siècle la « question sociale », la « question écologique » doit aujourd’hui être mise en rapport, sur le plan théorique et politique, avec des possibilités d’action au niveau de la société ». 

Dans un premier temps, Beck propose de mettre en place des dispositifs d’imputabilité de la faute à tous les niveaux. Il faut, selon lui, mettre fin à l’anonymat des acteurs industriels pour révéler l’inadaptation des normes juridiques dont nous disposons aujourd’hui. Il faudrait par exemple que les entreprises aient l’obligation de se justifier devant l’opinion publique de leurs politiques industrielles et de développement. Beck envisage également la création d’une Constitution écologique qui empêcherait l’industrie de contourner les barrières dressées par l’État. L’application d’un principe de responsabilité à toutes les échelles, même les moins importantes, permettra à l’écologie politique de gagner du terrain et de se développer.

Mettre fin à la technocratie imposée par les experts

L’auteur identifie par ailleurs l’un des freins principaux au développement de l’écologie dans nos sociétés. L’écologie est abstraite et suppose même une défiance à l’égard des sens. Les individus peuvent en effet difficilement appréhender le degré du danger par eux-même, et ont besoin de recourir à de nombreux instruments de mesure et à des procédés compliqués.

« Ce sont les instituts de recherches qui deviennent nos yeux, les institutions de santé publique nos oreilles et les ministères de l’environnement nos mains – ministères qui d’ailleurs le plus souvent s’en lavent les mains ! » 

Parce que la connaissance libère le regard, Beck propose de revenir à ce qu’il appelle « une science de l’expérience » qui s’éloignerait autant que possible du modèle de l’expertise aujourd’hui dominant. Il faut se détacher de la science des laboratoires et de la technique pour en faire un objet participatif. Cette science de l’expérience publique pourrait jouer un rôle politique et entraver la suprématie des experts.

C’est en apprenant à lire la nature avec nos propres sens que l’on parviendra à faire émerger une conscience écologique capable de renverser « la technocratie » dont parle Beck.

La conclusion, selon Beck, est qu’il existe un lien fort entre entre le mouvement écologiste et la démocratisation de la société. Chercher des accords entre les parties prenantes de nos sociétés et étendre le principe de responsabilité permettra, in fine, de renforcer la démocratie et de garantir des droits écologiques à tous les citoyens. 

Quels sont les penseurs de l’écologie politique ?

  • Jonas Hans, Le Principe Responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, 1979 ; trad. française, Éditions du Cerf, 1990.

Pour le philosophe Hans Jonas, l’homme est sur le point de devenir le pire ennemi de l’homme. Le pouvoir technologique a rendu la nature altérable et fragile. Nous assistons à un renversement des relations entre l’homme et la nature : la nature devient plus précaire que l’homme. Il n’est donc plus sûr que l’humanité trouve demain les conditions pour sa survie. Hans Jonas pense ainsi que la responsabilité à l’égard de l’humanité à venir est un principe, c’est à dire le fondement même de l’éthique.

  • Diamond Jared, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006.

Le géographe Jared Diamond soutient que la disparition de certaines communautés comme les habitants de l’Île de Pâques, les Mayas ou les Vikings du Groenland serait due aux impacts de ces dernières sur l’environnement. Diamond va même jusqu’à parler « d’écocide », néologisme qu’il définit comme « le génocide écologique ». Depuis l’âge de pierre, l’humanité n’a cessé de détruire d’autres espèces, dévastant petit à petit une grande partie la biodiversité.

  • Lorius Claude, Voyage dans l’Anthropocène, cette nouvelle ère dont nous sommes les héros, Éditions Actes Sud, 2011.

Glaciologue français, Claude Lorius décrit l’Anthropocène comme l’ère géologique des humains. À cause de leur utilisation des énergies fossiles, les hommes ont rompu la stabilité bioclimatique de l’ère géologique précédente, l’Holocène. Pour Claude Lorius, l’homme est devenu une force géologique puissante qui serait la principale agissant aujourd’hui sur Terre. L’ère anthropocène est à la fois celle de l’âge d’or – celle des découvertes et du progrès scientifique – mais aussi celle de l’aveuglement : nous avons déséquilibré le monde de façon irréversible.

 

 

 

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